Théâtre documentaire à l’IFD : « Les Migrantes », bouleversants récits d’exils et d’accueil

24 septembre 2018 8 h 07 min4 commentsViews: 55

La compagnie de théâtre Rodéo d’âme était en tournée à Djibouti, la semaine dernière. À l’Institut français de Djibouti, Claire Audhuy, Suzy Vergez (illustratrice) et Alexandrine Guédron (musicienne) ont joué « Les Migrantes », une pièce de théâtre documentaire qui rapporte les récits d’exil et d’accueil de femmes parties d’Irak, d’Erythrée, de Somalie ou encore d’Afghanistan…

« Les Migrantes », bouleversants récits d’exils et d'accueil (2)

Le rideau se lève lentement et dévoile une scène plutôt obscure et dépouillée. Claire, Suzy et Alexandrine apparaissent, seules face au public. Pour tout accessoire, deux micros et autant de pupitres, un vidéoprojecteur et des instruments de musique. Aucun décor : ici, ce qui compte, c’est le récit. De sa voix douce, Claire Audhuy commence à raconter : « J’ai tenté de révéler ce que ces femmes migrantes m’avaient confié. De rester proche de leurs paroles, de leurs récits de vie. Elles n’auraient pas pu témoigner devant vous, ici, ce soir. Elles ne l’auraient pas pu pour de multiples raisons, mais je vous propose de vous faire entendre leurs voix aujourd’hui ».

Derrière elle, Suzy, l’illustratrice, projette sur un rideau sombre un puzzle formé avec les lettres du titre de la pièce « Les Migrantes» qu’elle agence méthodiquement. Claire poursuit : « En évoquant les noms des pays dont sont issues ces femmes, de terribles images défilent. Bosnie, Somalie, Sri Lanka, Irak, Iran, Afghanistan. Echos pour nous des reportages télévisés de certains soirs et des Unes des journaux annonçant guerres, catastrophes, génocides et exils. Erythrée, Rwanda, Serbie, Kosovo. » Courte pause, puis la voix délicate de Claire remplit à nouveau la salle. Elle raconte l’histoire de l’une de ces « Migrantes », Roseline : «Elle avait déjà eu plusieurs vies. La vie d’avant, avant où elle vivait enfant, en famille. La vie d’avant où elle tomba gravement malade. Où elle traversa des routes et des routes, et la vie d’aujourd’hui, quand elle ne savait quoi dire. En fait, elle avait peur. Elle n’avait pas toujours eu peur dans la vie d’avant, avant. Mais dans la vie d’aujourd’hui, elle avait souvent peur».

Au même moment, Alexandrine commence à jouer quelques notes de musiques qui viennent souligner l’émotion portée par les mots. Suzy projette une succession de dessins accompagnant le récit, avec autant de scènes construites au fil de l’histoire : tantôt une maison à l’abandon, tantôt une femme esseulée, le regard vide, perdu au loin, complètement hagard. Et Claire a déjà modulé sa voix, qui prend un ton de plus en plus anachorétique. Ses gestes, joints aux mots, semblent vouloir partager la tristesse de ces femmes au public, attentif et visiblement touché. Autant de destins tragiques, de chemins de vie difficiles. Mais Claire raconte aussi la reconstruction, les anecdotes touchantes et drôles des femmes qui ont accepté de se confier à elle. Comme « l’homme-parapluie », qui vient frapper à la porte d’une cabine téléphonique où Roseline s’est rendue pour joindre Racine, resté au pays, en Somalie.

« Elle vivait désormais en Suisse, depuis plusieurs mois. La langue, le climat, la cuisine, tout lui était inconnu et parfois même hostile. Seule la voix de Racine la propulsait encore chez elle. Chez elle ? Quel drôle de mot ! C’était ici en Suisse qu’elle vivait désormais. C’était ici qu’elle dormait, qu’elle respirait, qu’elle avançait. Mais ce n’était pas encore chez elle. Elle se demandait souvent si l’on pouvait être de nulle part. Elle avait appris un mot qui ne lui plaisait guère, réfugié. Et encore un autre, apatride. Mais elle avait pourtant encore son pays, il existait. Des hommes et des femmes y vivaient, mais elle, elle ne pourrait jamais plus y aller. »

Seconde pause. Alexandrine a pris le relais en musique : une mélopée triste et des notes s’élèvent, en même temps que le chagrin et la pitié pour ces personnages réels. Claire poursuit : « Elle fermait les yeux pour ne plus voir autour d’elle. Tout ce qui lui rappelait qu’elle n’était pas avec Racine. C’est seulement en serrant le combiné et en se concentrant sur sa voix qu’elle parvenait enfin à s’évader. Le téléphone avec Racine, les bruits au derrière, ces voix et ces grondements la berçaient. Alors, elle se pensait dans ses bras un instant, mais à présent qu’elle était devant la cabine téléphonique, elle s’inquiétait à nouveau. Et si Racine ne venait pas aujourd’hui au rendez vous ? Et Racine décrocha, il était là, à des milliers de kilomètres à 21h01. Racine tenait lui aussi le combiné dans ses mains, lui donnait déjà des nouvelles du pays et de tous ceux qui leurs étaient chers, elle ne parlait pas, respirait le plus doucement possible pour ne pas couvrir le son de sa voix. »

Et les histoires se poursuivent. À tour de rôle, Aissatou de Guinée, Albertine du Libéria, Farzana et Sajida d’Afghanistan, Goleh d’Irak et Hodane de Somalie livrent leurs récits de vie, où l’espoir d’une vie meilleure les a conduites jusqu’en Suisse. Des tragédies qui ont fini par bouleverser le public. « J’en ai la chair de poule » me confie mon voisin, effondré dans son fauteuil. Claire poursuit : « La guerre c’est comme ton bateau qui coule, et il faut savoir nager pour en réchapper» selon Albertine, l’une de ces damnées de la Terre. Arrachées à leurs vies, à leurs proches et à leurs familles, ces femmes doivent s’adapter à la vie en Suisse, un pays où tout leur est totalement étranger. Dans ces moments, la salle reprend son souffle, compatissant au destin des personnages au cœur de cette lecture musicale et dessinée. Pendant plus d’une heure, « les Migrantes » tiennent toutefois la salle en haleine. Au bout du bout, l’auditoire est bouleversé. Claire en profite pour raconter comment cette pièce est née.

« A la demande de l’association Camarada, un centre d’accueil pour femmes migrantes,  je me suis rendue auprès de ces femmes pendant plusieurs mois. J’y ai croisé des regards, écouté des récits, répondu à des sourires et partagé des repas. J’ai aussi écrit » raconte-t-elle. Les illustrations en direct de l’artiste Suzy Vergez sont réalisées à partir de techniques inventives (aquarelle, collage, tampons, eau de javel, encre…). La musicienne et chanteuse Alexandrine Guédron a superbement accompagné ces récits qui ont fait plonger le public au cœur des émouvants récits de ces femmes réfugiées, qui ont dû quitter leur pays pour se reconstruire ailleurs.

Cette performance a été  donnée à Genève, au Musée international de la Croix-Rouge, le 1er décembre 2013, en coproduction avec le Théâtre de Carouge. Notons enfin que Claire Audhuy a joué « les Migrantes » devant des lycéens de Kessel. Elle a également lu une œuvre devant des enfants pensionnaires des foyers de Caritas.

MAS 

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