La dépigmentation artificielle et ses inconvénients : Un entretien avec le docteur Iftin Osman Moussa

14 décembre 2017 19 h 14 min2 commentsViews: 52

Docteur Iftin Osman Moussa est médecin généraliste depuis 2008, diplômée de médecine de l’Université de Pérouse en Italie. Elle est titulaire d’un diplôme d’Etudes Spécialisées en Dermatologie-Vénérologie obtenu à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar en 2017. Egalement titulaire d’un master en Santé Publique à l’Université Libre de Bruxelles, d’un diplôme de Dermatologie Pédiatrique à l’Université de Nice, d’un diplôme de Dermatologie des Maladies Systémiques à l’Université de Montpellier et d’un diplôme de Dermatologie Infectieuse et Tropicale à l’Université de Paris 6 Pierre et Marie Curie. Membre de la Société Française de Dermatologie pédiatrique et enfin actuellement en fonction à l’hôpital de Balbala dit « Cheiko » en service de la dermatologie.

Qu’est-ce que la dépigmentation artificielle ?

La dépigmentation  artificielle se définit comme l’ensemble des procédés visant à obtenir un éclaircissement de la peau dans un but cosmétique. Il s’agit d’une pratique bien connue en Afrique Noire, mais également observée dans les populations génétiquement foncées. Dans la littérature, la DA est encore appelée dépigmentation cosmétique. En effet, la dépigmentation constitue un réel problème de santé publique en Afrique sub-saharienne. La dépigmentation artificielle provoque une morbidité importante et dans certains cas le pronostic vital est engagé.  Dans certains pays, comme au Burkina Faso, elle constitue le 3ème problème de santé publique après le paludisme et les maladies respiratoires. En plus, du fait du caractère addictogène de cette pratique, on rencontre un fort impact socio-économique à cause du coût des produits utilisés.

Quelle est la fréquence d’utilisation de la DA à l’échelle mondiale ?

La dépigmentation artificielle est pratiquée sur plusieurs continents notamment l’Asie, l’Amérique, l’Europe et l’Afrique. Elle a été longtemps considérée comme un phénomène qui  intéresse majoritairement les femmes .Néanmoins cette pratique se développe de plus en plus  parmi les hommes (Afrique Centrale, Nigeria, Afrique du sud). En Europe, la dépigmentation artificielle est également  visible  à travers l’immigration. A Djibouti, les effets secondaires de la dépigmentation constituent le premier motif de consultation. Il semblerait que l’âge de début est souvent l’adolescence ou chez les adultes jeunes. Plus fréquentes chez les 15-45 ans avec une diminution de la prévalence chez les 45-55 ans.

Pourrez-vous nous expliquer les motivation des adeptes de la DA ?

Les principales motivations sont surtout le désir de beauté. Une influence de l’entourage (famille, amis ou autre, etc.) est très fréquente. La peau claire est très souvent associée à certaines valeurs comme la modernité, la féminité adulte et l’accès à un certain niveau social.

Quels sont les produits les plus utilisés?

La gamme de produits utilisés évolue de manière importante au fil du temps ; la découverte de nouveaux produits va de pair avec l’ingéniosité des utilisateurs. L’utilisation de produits naturels  indigènes comme le jus de citron et les préparations à base de chlorure de mercure ont rapidement été remplacées par des produits pharmaceutiques qui sont souvent d’authentiques médicaments très différemment employés par rapport à ce que recommandent leurs indications.

La difficulté à contrôler les circuits de distribution fait qu’il est très difficile de réaliser un inventaire des produits utilisés. Néanmoins, nous pouvons distinguer les produits à base de corticoïdes (propionate de clobétasol), les produits à base d’hydroquinone, les produits à base d’iodure de mercure, -les produits injectables ( gluthatione), et les autres produits (la vaseline salicylée à plus de 20%,  eau oxygénée, savons antiseptiques et hypochlorite de sodium qui a fine la peau)

Par quels mécanismes ces produits détruisent-ils la peau ?

Ces produits bloquent la production de la mélanine, qui est la substance responsable de la coloration de la peau. La mélanine a une action photo-protectrice. C’est-à-dire que si on bloque la production de la mélanine, il n’y aura plus de protection contre l’agression des rayons ultraviolets. Egalement, ces produits diminuent l’épaisseur de la peau et rendent la peau fragile.

Quelles sont les complications dermatologiques fréquentes liées à la dépigmentation ?

C’est tout d’abord, les complications infectieuses, en particulier les mycoses dus aux champignons. Pourquoi ? Parce que les produits éclaircissants rendent fragile la peau  (immunodépression cutanée) et les germes pénètrent dans la peau plus facilement.  Le risque infectieux est directement proportionnel à la puissance, à la durée d’utilisation, à la surface d’application et à la quantité de produits appliqués.

La localisation faciale est remarquable par son extension jusqu’aux oreilles. Cette forme s’observe de plus en plus chez les femmes  qui utilisent des corticoïdes (dermovate, moov) sur le visage. Le pityriasis versicolor (taches blanches et parfois grises), est plus rencontré chez les femmes qui appliquent les produits sur la poitrine et les bras. En consultation, on constate des formes généralisées pouvant même atteindre les jambes et les pieds. La dépigmentation artificielle favorise aussi la gale. Il s’agit de formes plutôt diffuses, avec des croûtes qui grattent beaucoup.  L’érysipèle de jambe chez les femmes qui se dépigmentent, est plus fréquent et plus grave qui nécessite toujours une hospitalisation. Les complications non-infectieuses sont principalement: l’acné, les vergetures, les taches noires sur les joues et les mains, les poils sur le menton (hirsutisme).

Existe-t-il des risques de cancers de la peau lorsqu’on utilise les produits éclaircissants de la peau ?

Il a été démontré la survenue de carcinomes épidermoïdes, dont l’apparition est liée à l’exposition au soleil. Comme nous l’avons déjà expliqué, la mélanine protège la peau du soleil. Chez les femmes qui se dépigmentent pendant une longue période, la mélanine est absente, donc c’est possible de noter l’apparition du cancer de la peau.

Existe-t-il des traitements pour ces effets secondaires ?

La prise en charge  comprend deux volets : curatif et préventif. Pour les infections un traitement par voie orale est souvent requis en plus du traitement local. En ce qui concerne les séquelles esthétiques (tâches noires) le traitement est symptomatique,  et reste possible.

Le volet préventif est essentiel. Il repose surtout sur l’information, l’éducation et la communication pour une meilleure sensibilisation, sur les effets néfastes de la dépigmentation artificielle. Cependant cette prévention passe aussi par la valorisation de la peau foncée ainsi qu’en remplaçant la diabolisation de la DA par une conscientisation des intéressées sur les dangers de la pratique et la beauté d’une peau saine.

Au niveau du ministère de la Santé, l’organisation des opérations de contrôle au niveau des marchés des produits cosmétiques, est essentielle. Aussi, Sensibiliser les femmes sur les dangers de cette pratique en organisant des compagnes de sensibilisation et l’information à travers le Mass media (Tv, Radio, Presse écrite, Réseaux sociaux…etc.)

Existe-t-il d’autres maladies non dermatologiques liées à la dépigmentation artificielle ?

Oui. Quand on applique sur le corps d’importantes quantités de corticoïdes pendant beaucoup d’années (Exemple : dermovate), les effets secondaires sont similaires à l’utilisation de corticoïdes par voie orale. La personne peut souffrir de diabète et d’hypertension artérielle.

L’application des corticoïdes sur la paupière expose au risque de glaucome cortisonique et de cataracte sous capsulaire. Les complications gynéco-obstétricales sont surtout : les troubles de la menstruation, le retard de cicatrisation d’une plaie de césarienne et le retard de croissance intra-utérine.

Que conseillez-vous aux consommatrices djiboutiennes de ces produits éclaircissants ?

Il faut se libérer de la croyance que la peau claire est synonyme de beauté. Les anglo-saxons disent : «  Black is beautiful ». La beauté d’une femme  ne se limite pas à la couleur de la peau mais à sa personnalité, son allure et sa forme féminine. L’application de produits naturels comme le beurre de cacao ou beurre de karité, rend la peau souple, élastique et éclatante.

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