En aparté avec…Djama Ali Guelleh Directeur Général d’Electricité de Djibouti

14 février 2018 9 h 14 min5 commentsViews: 679

Le directeur général d’Electricité de Djibouti,  Djama Ali Guelleh, nous a accordés hier un large entretien sur de nombreuses questions ayant trait aux projets d’électrification durable, aux énergies renouvelables, et aux prouesses informatiques et technologiques du fournisseur national d’électricité l’EDD. Quintessence d’une interview passionnante.

« Plus de 23 millions de Dollars US seront injectés dans l’électrification de plus de 10.000 foyers dans Balbala et les régions de l’intérieur »

En aparté avec…Djama Ali Guelleh (1)

La Nation : Nous avons appris que la République de Djibouti en partenariat avec la Banque Mondiale mène un projet d’électrification durable et qu’Electricité de Djibouti est chargée de la mise en œuvre du projet.  Pouvez-vous nous apporter plus de précisions sur ce projet ?

Djama Ali Guelleh : Je souhaiterai d’abord vous rappeler que le projet d’électrification durable est actuellement dans sa deuxième phase de développement. La première phase ayant été conduite à terme avec beaucoup de succès en 2014 avec l’électrification d’une partie des quartiers de la commune de Balbala, encore non électrifiée, soit 2400 foyers. La 2ème phase  du projet d’électrification durable, d’un montant de 23 millions de dollars américains, permettra  l’électrification plus de 10 000 foyers à terme dans les quartiers de Balbala, tels que Layableh, Warabaleh, quelques secteurs de PK12, lotissements Nassib ainsi que les régions de l’intérieur (Arta, Dikhil, Tadjourah, Obock, Ali-Sabieh).  Ce projet à caractère social s’inscrit parfaitement dans la vision du président de la République qui  a fixé comme objectif que tous les citoyens aient accès à l’électricité à l’horizon 2035.

Ce projet d’électrification durable (PED) semble prometteur, mais une fois tous ces futurs abonnés connectés, ne faut-il pas consolider notre indépendance énergétique ? A ce sujet qu’en est-il du projet de construction d’une centrale thermique à Jaban’As ?

La consolidation de l’indépendance énergétique est un sujet crucial qui touche à notre sécurité énergétique. A cet effet, nous menons plusieurs projets pour satisfaire la forte demande d’énergie et consolider notre indépendance énergétique. Il s’agit d’abord du projet de construction de la deuxième ligne d’interconnexion, le projet dénommé  »National Grid and Génération Developpment Project » financé par Exim Bank of China. Nous avons aussi le projet de production d’énergie géothermique dénommé  »Projet Fiale »  développé par l’ODDEG ainsi que les projets de production des énergies renouvelables (solaire, éolienne et gaz) développés par les producteurs indépendants. Le montant des investissements nécessaires pour financer l’ensemble de ces projets dans les cinq prochaines années est estimé à plus de 900 millions de dollars américains. Pour revenir au projet de la centrale de Jaban’As, il est toujours d’actualité et en cours de développement. Cependant, le projet initial a été modifie au niveau de la localisation géographique du projet. Car avec l’arrivée imminente du gaz naturel d’Ethiopie par voie d’Oléoducs, à Damerjog, la centrale sera construite à Damerjog à proximité de l’usine de liquéfaction du gaz d’une part,  et d’autre part avec l’arrivée du pipeline de gaz en provenance de l’Ethiopie notre centrale sera équipée de moteurs faisant usage de la technologie BI-FUEL. Cette technique permet aux moteurs de pouvoir fonctionner avec deux types de combustible (Fuel et gaz naturel). Donc, la centrale fonctionnera avec le fuel et dès que les travaux du pipeline de gaz seront achevés, nous les permuterons en gaz sans ajouter d’équipements supplémentaires.

Où en est-on avec les producteurs indépendants de l’électricité en République de Djibouti ?

Le gouvernement a entrepris depuis 2015 des réformes importantes dans le secteur de l’énergie en mettant en place un cadre juridique et règlementaire adapté pour attirer les investisseurs privés. En effet, cette loi libéralise le secteur de la production électrique alors qu’EDD reste en charge du transport, la distribution électrique et la commercialisation. Depuis l’entrée en vigueur en 2015 de la loi relative à la libéralisation du secteur de la production électrique, plusieurs mémorandums d’entente (MoU), ou protocoles d’accord ont été signés avec des producteurs indépendants d’électricité. Il se trouve malheureusement  que la majeure partie de ces projets n’ont pu aboutir à cause principalement du prix de vente de l’énergie proposée par ces sociétés qui reste exorbitant par rapport aux prix pratiqués sur le marché parce que les producteurs indépendants veulent un retour sur leur investissement sur une période très courte alors que la durée de vie des centrales électrique est de 15 à 20 ans. Ce qui va à l’encontre de la politique du gouvernement qui est de mettre à la disposition du pays une énergie abondante à un prix abordable. Actuellement, nous travaillons avec quatre sociétés pour le développement de projets axés sur les énergies renouvelables avec un prix d’achat du KWh conforme à ce qui existe sur le marché international. Il s’agit de GREEN ENESYS – société allemande, qui développera une centrale solaire de 30 MW au Grand Barra. Nous sommes aussi en contact avec AFRICA FINANCE CORPORATION, basé au Nigeria, qui financera et exploitera une centrale éolienne de 60 MW à Goubet au Lac Assal. Il en est de même avec AKUO ENERGY – société française-qui devrait financer et exploiter une centrale solaire de 30 MW à Douda en combinant l’agriculture et l’énergie (agri-énergie). Ce projet est créateur de beaucoup d’emplois durables avec l’édification d’une plateforme de compostage pour produire des engrais a partir des boues de la station de traitement des eaux uses de l’ONEAD à Douda et la mise en place d’une zone agricole sous serre moderne pour accroître le rendement de l’agriculture de notre pays. Pour la mise en œuvre de ce projet, EDD travaille en étroite collaboration avec l’ONEAD et le Ministère de L’Agriculture. Par ailleurs, un protocole d’accord a été signé entre EDD et la société TERRA NOSTRA pour réaliser une étude de faisabilité en vue de déterminer la viabilité de l’installation et de l’exploitation de turbines hydroliennes utilisant la technologie innovante dite de  »Blue Shark Power Système ». En effet, cette technique utilise des diffuseurs issus de l’aérospatiale, ce qui accroit de 60% sa capacité de traiter les fluides. Cette hydrolienne a un faible coût de production et  »flotte » entre deux eaux, à 15 mètres de profondeur, sans impact écologique. La société développera un projet avec des turbines hydrolienne dans la zone de Goubet d’une capacité de 133MW. Certes notre pays dispose d’importantes ressources en matière d’énergie solaire et éolienne mais de part leurs caractères intempestifs ces énergies ne peuvent pas être développées à grande échelle. Par ailleurs, nous avons signé un accord avec la société Sinofinn en tant que producteur indépendant pour la construction d’une centrale 2×75 MW fonctionnant provisoirement au charbon mais qui passera au gaz dès que les installations des GNL seront opérationnelles.

Monsieur le Directeur, outre les énergies renouvelables que vous avez évoqués, il paraît que vous travaillez aussi avec  CHINA MERCHANT pour la construction d’une centrale à charbon, que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

CHINA MERCHANT nous a présenté une étude de faisabilité du projet de construction de cette centrale mais nos négociations n’ont pas abouti pour quatre raisons. Tout d’abord, la société proposait d’installer une centrale à charbon dans l’enceinte du DORALEH MULTIPURPOSE PORT. Ce qui est impossible.  D’abord, on ne peut pas implanter une centrale à l’intérieur des infrastructures portuaires pour des raisons de sécurité et ensuite vu la proximité du port de la ville de Djibouti, la pollution générée par la centrale entraînerait de graves problèmes de santé pour la population de la capitale. De plus, la pollution des émissions de gaz d’échappement de la centrale à charbon dans le cadre de ce projet ne respectait pas les normes environnementales en vigueur au pays. En effet, cette centrale de technologie dite » sous critique  » utilise la technique du charbon concassé » afin de le réduire en poussière fine et à le pulvériser ensuite en le mélangeant avec de l’air. Cette technologie ancienne a un rendement énergétique très faible et elle est très polluante. Le monde entier est entrain d’abandonner les centrales utilisant cette technologie pour passer à la centrale de technologie dite  »de charbon propre ». Cette technique consiste à broyer le charbon pour former un  »lit » maintenu en sustentation par injection vertical d’air. Les particules de charbon brulent en suspension et les poussières sont partiellement récupérées pour être ensuite réinjectées dans la chaudière. Cette technique permet donc d’obtenir une combustion totale. Pis encore, la société proposait de stocker les cendres issues de la combustion du charbon de la centrale à charbon sur le site du port où à proximité de la ville de Djibouti. Et ceci n’est conforme à aucune des normes environnementales en vigueur dans notre pays car les cendres vont engendrer une pollution de l’atmosphère qui provoquerait un grave problème de santé aux travailleurs du port et de la population de la capitale. Enfin, le prix de vente du KWh  proposé par la société était exorbitant par rapport à celui pratiqué sur le marché international.

Par ailleurs, si nous avons accepté l’offre de SINNOFINN, une société chinoise qui souhaite exploiter une centrale à charbon, c’est tout simplement parce que cette dernière utilise une technologie de pointe pour la combustion du charbon dite ‘supercritique ». Ensuite, elle a proposé le traitement des cendres produites par la centrale qui sera transformée pour fabriquer des matériaux de construction de maisons tel que les briques. Mieux encore, la société fournira ces briques à titre gracieux  au gouvernement pour la construction des logements sociaux. Enfin, le prix de vente du KWh proposé était conforme au prix du marché international. Aussi, SINNOFINN va s’installer à LOYADA en dehors de la ville, pour éviter toute forme de pollution et permuter la centrale à charbon en GAZ une fois l’oléoduc gazier achevé.  Electricité de Djibouti respecte la législation en vigueur quant à la conduite d’une offre spontanée qui lui est soumise par un investisseur étranger ou local. Notre approche est analogue vis-à-vis de chaque promoteur. Nous analysons chaque offre dans son ensemble et chacune de nos objections est illustrée par des références juridiques, techniques et commerciales. Si un projet n’est pas approuvé, cela s’explique tout simplement par le non respect par l’investisseur des critères d’éligibilité mis en place par la Loi portant réglementation du secteur de l’Energie auquel se conforme notre établissement pour favoriser un environnement de travail sain et limite ainsi dès le démarrage les différends à venir.

Nous avons appris qu’Electricité de Djibouti produit non seulement l’électricité mais aussi des programmes informatiques. Pouvez-vous confirmer ou infirmer cette info?

C’est vrai, nous écrivons des programmes informatiques depuis 1968. Et je tiens à vous informer que nous allons fêter le 50ème  anniversaire du service informatique d’EDD cette année. Permettez-moi de vous faire un léger rappel historique sur l’évolution de nos systèmes d’exploitation informatisés. Tout a commencé en 1968 – 1986 avec la Mécanographie, les Cartes Perforées et les Applications de Gestion en Batch. Puis, dès 1987  jusqu’en 1999, nous avons mis en œuvre la 1ère refonte de notre Service Informatique. A ce titre, en 1986, l’audit informatique du cabinet Arthur Anderson nous a permis de mettre en place la stratégie informatique future d’EDD. La stratégie adoptée visait à améliorer en continue le matériel et les logiciels informatique une fois tous les 5 ans d’une part. D’autre part, nous avons misé sur le développement des applications métiers en interne en COBOL par des cadres djiboutiens. Et dès 1987, la réécriture des applications batch en applications transactionnelles s’est achevée. Le réseau informatique a été mis en place et les agents d’EDD travaillaient en temps réel. Ceci a été possible grâce au DPS6-750 puis DPS6-1000 de BULL. Le passage de l’an 2000 nous a posé un défi de taille car avant l’an 2000, toutes les dates étaient écrites en 6 chiffres. Ce nombre de caractère n’était plus utilisable après l’an 2000 et toutes les applications de gestion du monde risquaient l’échec total. Conscients de ce grave challenge, les agents du service informatique se sont mis à réécrire toutes les applications de gestion afin de passer l’an 2000 sans encombre. Ce fut un succès national, car ce challenge a été relevé haut la main par des informaticiens djiboutiens sans l’intervention d’experts étrangers. Entre 2002 et 2010, nous avons mené avec succès la 2ème refonte de notre Service Informatique. Depuis 1987, EDD utilisait un système fermé de chez BULL France. Dès 2002, EDD a décidé de changer son infrastructure par un système ouvert. Les serveurs BULL ont été changés par des serveurs IBM eServer, les PC Mini6 sont remplacés par des PC Windows XP. Les applications développées en COBOL sont réécrites en Vb.Net et les fichiers de données sont remplacés par une base de données relationnelle ORACLE 9i.  Le réseau informatique a aussi subi une transformation majeure car on est passé de réseau en câbles série en un réseau TCP/IP Cat 4 100 Mbp/s moderne. Entre 2010 et 2016, l’infrastructure des serveurs classiques a été changée en mode serveurs virtuels. Ce qui a permis d’héberger plusieurs évolutions techniques entre 2010 et 2016 telles que les compteurs communicants, la segmentation du réseau en VLAN et la synchronisation des 2 Data Center de l’EDD en temps réel (Direction et Palmeraies). En 2017, nous avons engagé la 3ème refonte de notre Service Informatique. Au regard des évolutions de l’informatique, le Data Center de l’EDD a évolué en mode Cloud Privé (On-premise Cloud). L’ensemble du réseau a été mis à jour, et nous sommes passés d’un réseau en Méga à un réseau en Giga. Les PC utilisateurs ont été changés aussi. A la place des unités centrales encombrantes, les PC utilisateurs sont maintenant des NUC de la taille d’un disque dur externe pourtant plus puissants que les anciens PC et possèdent des cartes wifi en plus des cartes réseau Gigabit intégrées.

Est-ce que vous avez travaillé pour d’autres entreprises ou même vendu les programmes de gestion que vous avez fabriqués ?

Au-delà, de ses propres besoins, Electricité de Djibouti, a apporté son expertise informatique à de nombreuses institutions de l’Etat, en mettant à leur disposition des logiciels qu’elle a elle-même développé. A titre d’exemple, nous pouvons citer les logiciels suivants, le Premier Progiciel entièrement conçu par Electricité de Djibouti et qui a été livré au Bureau Central de Recensement (BCR) en 1982, le Logiciel de facturation livré à l’ADDS pour la gestion à la centrale solaire d’Ali-Addeh (ALI-SABIEH), le Logiciel de comptabilité (volet gestion fournisseur) concédé à Djibouti Télécom pour une somme symbolique. De 1982 à 1985 toutes les émissions des factures de l’Office National de l’Eau de Djibouti  se faisaient à  Electricité de Djibouti. En effet, l’ONED ne disposait pas à cette époque d’un service informatique. Donc, nous avons développé pour eux un logiciel de facturation et ce logiciel était hébergé dans les serveurs d’EDD.

Par ailleurs, en 2017, le directeur général de l’ONEAD a fait appel à notre établissement pour le développement d’un logiciel de gestion clientèle. Nous avons  travaillé en étroite collaboration avec les équipes de l’ONEAD pour mettre en place un cahier de charges, sélectionné le logiciel adéquat, finalisé son adaptation avec la société et enfin lancé le déploiement du logiciel le 1er janvier 2018. Et ceci en un temps record de 6 mois. En plus ce logiciel est hébergé dans les serveurs d’EDD.

Propos recueillis par MOF/MAS 

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