C’était le 7 avril 1971 : L’affaire de Tadjourah

23 mai 2017 8 h 58 min0 commentsViews: 147

Cette prise d’otage est communément connue comme « l’affaire de Tadjourah ». Elle correspond à l’évasion de deux membres du FLCS de la prison de la ville de Tadjourah, le 7 avril 1971. Tadjourah est également connue sous l’appellation de la «ville blanche » ou la « ville de sept mosquées » en raison de sa blancheur et de l’existence de ces mosquées dont certaines datent de l’époque médiévale. Plus exactement, il s’agit d’un événement capital considéré par les autorités coloniales comme une « double évasion » de deux leaders et fervents indépendantistes que sont : Ali Guelleh Dirir dit « Janaleh » et Abdi Hassan Liban dit « Hatouf ». Ces deux hommes ne sont pas des inconnus pour les autorités coloniales puisqu’ils ont été condamnés à vingt ans d’emprisonnement avec travaux forcés, suite à la perpétration, par ces derniers, d’un attentat à la vie visant le Président du Conseil du Gouvernement, le 6 mai 1968 sur la rue de Bir-Hakeim . Cet attentat a d’ailleurs, causé la mort d’Ishak Ali Doria, chauffeur du président du conseil du gouvernement. Auparavant, incarcérés à la prison de Djibouti, où ils s’étaient immédiatement signalés par une tentative d’évasion en juillet 1968 qui a donné lieu  à leur transfert à la prison de Tadjourah où ils réussissent à s’évader , le 7 avril 1971 en prenant en otage le gendarme Marnat, qu’ils vont l’assassiner par la suite. Pour saisir l’importance de cette évasion, il est essentiel de rappeler le déroulement de cet évènement tragique.

…Rappel des faits 

Comme tous les matins, vers 7 heures 10 minutes, les deux prisonniers, Ali Guelleh Dirir et Abdi Hassan Liban interpellèrent un des gardes et lui demandèrent la permission de sortir pour faire leurs besoins à l’extérieur de la prison car faute des moyens suffisants les sanitaires de la prison ne fonctionnent pas. Comme à l’accoutumée, le garde ouvre la porte. C’est ainsi que tout bascula très rapidement car les deux hommes sautèrent sur le gardien et l’assommèrent à coups de cailloux, lui prirent son fusil et cinq cartouches. Ensuite, ils s’emparèrent d’un deuxième fusil et se dirigèrent vers les bureaux du Commandant du Cercle. Ensuite, Ils se rendirent sur un chantier dans lequel travaillaient quelques prisonniers et trouvèrent le gendarme appelé M. Marnat qui n’avait pas d’arme sur lui. Aussitôt, ils le prennent en otage et le conduisent au bureau du Commandant du Cercle. Au passage, rappelons qu’ils tentèrent de pénétrer dans le bureau du capitaine Sainte Beuve qui disposait d’un véhicule équipé en permanence pour toute intervention en brousse. Mais malheureusement, celui-ci n’était pas là. C’est en ce moment que le Commandant du Cercle a été alerté par un planton du service. D’ailleurs, dans son rapport du 14 avril 1971 après sa libération, le Commandant du Cercle confirme ceci : « J’ai été averti par un planton du service, ancien boy à la Gendarmerie, le dénommé GUEDIO, que des prisonniers voulaient tuer un gendarme. »  Ayant saisi le caractère urgent de la situation, il prit sa voiture et se dirigea vers les bureaux où Il rencontra les deux prisonniers et leur otage, Monsieur Marnat. C’est ainsi que Monsieur Delmotte semblerait commettre une erreur qui coûtera la vie à ce gendarme. A-t-il sous-estimé l’extrême détermination de deux évadés ?

Pensant maîtriser la situation, le Commandant du Cercle ordonna au gendarme Marnat de monter dans sa voiture et de s’asseoir à côté de lui alors que celui-ci était l’otage de deux évadés. Ali Guelleh Dirir n’a pas apprécié les attitudes de Monsieur Delmotte, le Commandant du Cercle. Pour montrer sa détermination et qu’il est le maître absolu de cette situation, il abat le gendarme Marnat d’une balle tirée à bout portant dans le cœur.

Dans la foulée, les deux militants indépendantistes donnèrent à M. Delmotte l’ordre de démarrer et de se diriger vers « Sagallou ». Sitôt qu’elle a su que son mari a été pris en otage, Madame Delmotte a pris une voiture, « Land-Rover » et décida de les suivre. A peine cinq kilomètres de Tadjourah sur la piste de « Randa », Monsieur Delmotte essaie de détendre l’atmosphère en indiquant à ses ravisseurs « qu’il n’y a que 20 litres d’essence dans le réservoir » le journal.  Ali Guelleh Dirir, stratège et meneur lui ordonna de s’arrêter et d’attendre la voiture qui les suivait conduite par Madame Delmotte. C’est ainsi que Monsieur Delmotte dit à sa femme, « retourne à Tadjourah et cherche de l’essence. » Mais celle-ci sait que les ravisseurs sont des combattants déterminés voire dangereux et que la vie de son mari ne tient qu’à un fil de rasoir. Aussitôt, elle fait demi-tour et revient rapidement avec l’essence. En ce moment là, l’impensable et l’inattendu se produisent car celle-ci décida de monter dans la voiture des ravisseurs sur l’accord de ces derniers.

Cette femme a fait preuve de courage en se constituant comme otage de son propre gré tout en sachant que ces hommes ont déjà tué le gendarme, Marnat. Les ravisseurs avec Mme et M. Delmotte repartent en direction du « Goubet ».

…Réaction des autorités locales d’alors 

A Djibouti-ville, chef-lieu, les autorités administratives sont sur le pied de guerre. Le Haut-Commissaire de la République, Dominique Ponchardier et le Président du Conseil du TFAI, Ali Aref Bourhan se sont rendus à Tadjourah pour prendre les dispositions nécessaires. Ils installèrent le poste de commandement (PC) avec le soutien logistique du général interarmées à Ali-Sabieh et mobilisèrent des moyens importants avec des objectifs aussi précis que possible. Ainsi, ils donnèrent diverses  instructions. Lesquelles étaient  de couvrir la voiture sous surveillance constante par hélicoptère, d’ouvrir la voie à la voiture des ravisseurs pour protéger la vie de leurs otages, de détruire immédiatement le véhicule et ses occupants si, pour une raison quelconque, les ravisseurs venaient à assassiner leurs otages en cours de route.

Pendant ce temps, le Haut-commissaire de la République décide de faire partir de Tadjourah un hélicoptère qui emmène à son bord un membre autochtone et volontaire du Groupement nomade en tenue civile qui porte un message du Haut-Commissaire de la République. C’est un message concis et précis :« – S’il arrive quoi que ce soit à vos otages, nous ne vous raterons pas ». Il s’agit d’un message qui consiste à préserver la vie des otages. C’est aussi une mise en garde à l’encontre des ravisseurs qui consiste à engager les responsabilités de ceux-ci en cas d’agression des otages. Le messager était un agent autochtone du Groupement nomade qui était issu de la communauté Issa. Il a été déposé sur la route avant le passage de la voiture, à hauteur du Goubet.  Dès que la voiture arriva, celui-ci se dirigea vers la voiture dans laquelle se trouvaient les ravisseurs et les otages en agitant le message confié par le Haut-commissaire de la République. Les ravisseurs lui ordonnèrent de s’arrêter et envoyèrent Mme Delmotte pour chercher le message. Dans le même temps, ils lui demandèrent de ramener de l’essence qu’elle s’en procurera auprès du pilote de l’hélicoptère. Au passage, les ravisseurs saisissent cette opportunité pour que cette dernière informe les autorités que leur destination était Loyada. A partir là, Le Haut-commissaire de la République, Monsieur Dominique Ponchardier, ordonna le pilote de l’hélicoptère de ne plus quitter le véhicule des ravisseurs en le survolant jusqu’à Djibouti.  Aussi, il décida de placer tout le dispositif des forces militaires en direction de Loyada.  Il donna les strictes consignes aux gardes frontières de laisser passer les ravisseurs.  Dès que le véhicule atteint Loyada, les barrières de sécurité ont été levées. Ainsi, les ravisseurs parviennent au poste frontalier de la République Somalie où l’attend le Consul de Somalie à Djibouti. Aussitôt, les quatre occupants de la voiture foulent le pied sur le territoire somalien, M et Mme Delmotte sont interrogés par les autorités somaliennes alors que les évadés, après avoir remis leurs fusils, sont conduits dans une pièce des gardes frontières. Quelques instants après, M. et Mme Delmotte devaient refranchir du territoire national pour rencontrer les autorités et leurs amis qui les attendaient à Loyada côté territoire. Cette affaire de Tadjourah se termine par un dénouement heureux car le commandant du Cercle et sa femme recouvrent leur liberté. Quant aux ravisseurs, ils réalisent un exploit inégalé car ils étaient incarcérés dans une terre qui leur était normalement hostile du moins politiquement. Cette prise d’otage est l’expression manifeste d’une détermination pour l’indépendance du pays.

 

Elmi Abane Bule

Enseignant-chercheur d’histoire

de Djibouti, d’archéologie et patrimoines

à l’Université de Djibouti 

 

ALI GUELLEH DIRIR ALIAS « JANALÉ » est né en 1938 à Ambado (Djibouti). Il a travaillé comme tourneur au S.M.B et surveillant de la régie des Eaux. 3 octobre 1959, il fait un stage de 9 mois en métropole pour perfectionnement professionnel. 6 mai 1968, il participe à l’attentat contre le président Ali Aref Bourhan. 27 juin 1968, il a été condamné aux travaux forcés à perpétuité par la Cour Criminelle. 19 juillet 1968, il fait une tentative d’évasion de la prison civile de Djibouti (l’actuel d’hôpital Yonis Toussaint était la prison.) 14 août 1968, il a été transféré à la prison civile de Tadjourah. 7 avril 1971, il organise de l’évasion de la prison civile de Tadjourah, en assassinant le gendarme MARNAT en prenant comme otage le Commandant de Cercle, Mme et Mr Delmotte. Après avoir libéré ses otages à Loyada, il rejoint les rangs du FLCS dont il a été successivement le représentant à Tripoli et à Aden. Il n’y occupera pas de poste clé à cause de son comportement intransigeant.

Le 21 mars 1975, il est le principal organisateur de l’enlèvement de Jean Gueury, ambassadeur de France à Mogadiscio. 23 juin 1977, suite à la fusillade entre les membres du FLCS, Ali Guelleh Dirir et Aden Robleh Awaleh, Ahmed Mohamed Hassan « Gigi » où ces deux derniers ont été grièvement blessés, il serait mort par étranglement à la plage de Loyada. Selon les témoignages de certains membres du FLCS qui sont encore vivant, la mort de celui-ci laisse planer de sérieux doutes. Il appartient donc, aux historiens d’éclaircir les circonstances de sa mort dans les années à avenir.

ABDI HASSAN LIBAN DIT « HATOUF » est né en 1940 à Djibouti. Il était chauffeur taxi pour gagner sa vie. Il a été condamné le 27 juin 1968 à 20 ans d’emprisonnement ferme avec de travaux forcés pour l’attentat commis contre le président Ali Aref Bourhan. Il fait une tentative d’évasion de la prison centrale de Djibouti, (actuellement, l’endroit est l’hôpital de Yonis Toussaint), le 19 juillet 1968. Il a été transféré à la prison de Tadjourah le 28 août 1968. Il s’évade de la prison de Tadjourah le 7 avril 1971en compagnie d’Ali Guelleh Dirir dit « Janalé » qui a tué le gendarme Marnat. Il s’enfuit en République Démocratique de Somalie et rejoint les rangs du FLCS. Il se rend le 20 décembre 1972 dans la région d’Harguéisa en vue de préparer une action en TFAI à l’occasion de la visite du président Pompidou mais ce projet n’a pas suivi d’effet. Il a été impliqué dans l’hiver 1974 dans une affaire de trafic

d’armes, est arrêté puis relaxé par les autorités somaliennes. A l’accession du pays à la souveraineté nationale, il a été recruté comme agent de sécurité à l’aéroport international de Djibouti et mort de chagrin et d’amertume selon certains témoignages. Dominique Ponchardier,

« La Dame de Tadjourah », Edition, Gallimard. 

 

 

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