Abandon de toutes formes d’excision à Djibouti : Les mentalités locales évoluent

3 décembre 2015 8 h 25 min41 commentsViews: 450

A Djibouti, depuis les années 1990, beaucoup d’efforts ont été consentis dans la lutte contre les mutilations génitales féminines. Un long chemin parsemé d’embûches a été parcouru avant d’atteindre le niveau actuel de l’évolution des mentalités et faire chuter le taux de prévalence des femmes excisées de 90% à moins de 50%, dans un laps de temps de 25 ans, grâce à l’engagement des institutions publiques, des organisations nationales et internationales ainsi que des initiatives individuelles.

Jusqu’au début des années 90, la pratique des mutilations génitales féminines, est fortement ancrée dans les mœurs de la population djiboutienne. Plus de 90% des filles âgées entre 7 à 10 ans, subissent cette pratique qui constitue un rituel pratiqué collectivement, à la grande fierté des parents.

Parmi les trois communautés qui composent la population nationale, les arabes se limitent à la phase de l’excision, qui constitue l’ablation partielle ou totale du clitoris. Les deux autres communautés, à savoir les afars et les somalis pratiquent les formes les plus sévères de l’opération, appelée l’infibulation, qui suppose en plus de la précédente phase, la suppression des grandes lèvres et la fermeture du vagin.

Dans tous les cas, l’intervention est pratiquée sans anesthésie par une exciseuse traditionnelle à l’aide des instruments rudimentaires et dans des conditions d’hygiène déplorables, provoquant des douleurs pénibles et traumatisantes.

Plusieurs raisons justifient cette pratique qui s’entremêle avec des croyances religieuses et populaires. L’excision est considérée d’une part comme un acte de purification ; le clitoris étant considéré un organe impur et malsain dont il convient de débarrasser la fille. D’autre part, on pense qu’une femme non excisée présente un énorme appétit sexuel et ne peut rester fidèle à son mari. Dans ce cas, le rôle de l’excision consiste à réduire le plaisir sexuel de la femme en vue de faire d’elle une épouse idéale. Enfin, d’autres pensent que le clitoris empêcherait le bon déroulement de l’accouchement et entrainerait la mort du bébé.

Dans le but de préparer leurs fillettes à cette épreuve, les mères ne manquent pas de les sensibiliser dès leur bas âge sur les bénéfices qu’elles en tirent. De plus, les filles non excisées font l’objet de moquerie de la part de leurs congénères qui ont subi l’épreuve de la lame, de sorte que certaines filles pressent leurs parents de les exciser au plus vite.

A cette époque, seuls les enfants de quelques poignées d’intellectuels, conscients des méfaits de l’excision, échappent à cette triste chirurgie, et encore ! Les tentatives des nombreux parents, de soustraire leurs enfants à cette pratique, sont vouées à l’échec, face à la forte pression sociale et en particulier des membres de leurs familles.

En 1995, une loi interdisant l’excision est adoptée à Djibouti, et qui prévoit par ailleurs une peine d’emprisonnement de cinq ans et une amende d’un million de nos francs à l’encontre des auteurs de cette pratique.

Toutefois, la majorité de la population nationale n’étant pas encore préparée à renoncer à cette tradition ancestrale, cette décision reçoit une faible adhésion populaire, à l’exception des intellectuels, et son impact se limite à la capitale. Paradoxalement, ce sont les victimes de l’excision, en l’occurrence les femmes qui y demeurent les plus attachées. Et beaucoup d’entre elles continuent à exciser leurs filles, souvent à l’insu de leurs maris.

Par ailleurs, loin de faire l’unanimité, la condamnation de l’excision suscite une discorde dans le milieu des religieux où les plus pacifistes prescrivent la sunna, ou l’ablation partielle du clitoris.

De son côté, afin d’éviter de heurter les mentalités, le gouvernement djiboutien adopte une approche prudente. Les activités de sensibilisation menées essentiellement par le Ministère de la Promotion de la Femme et surtout l’UNFD, l’Union des Femmes Djiboutiennes, pionnière de la lutte contre les MGF et les violences à l’encontre des femmes, restent plutôt timides et insuffisantes pour éradiquer une tradition fortement ancrée dans les esprits. Toutefois, des nouvelles habitudes apparaissent dans les communautés.

Dorénavant, dans le but de contourner la loi, l’opération est pratiquée dans la clandestinité. Un changement intervient également dans l’âge des filles qui sont excisées très jeunes, souvent quelques jours après leur naissance, d’autant plus que la plaie guérit plus vite ainsi. Par ailleurs, pour des raisons d’hygiène, l’intervention estgénéralement réalisée par des agents de santé avec anesthésie. Enfin, la pratique de l’infibulation est abandonnée au profit de l’excision.

C’est à partir de 2008 que les choses comment à bouger réellement en matière de lutte contre les mutilations génitales féminines. Le gouvernement djiboutien, avec l’appui conjoint de Programme des Nations Unies pour la population (UNFPA) et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et la mobilisation massive des institutions gouvernementales, des leaders religieux et communautaires et des médias, met en œuvre une vaste campagne de sensibilisation en faveur de l’abandon totale de toutes formes d’excision sur l’ensemble du territoire national.

Par ailleurs, l’engagement de certaines personnes est décisif. C’est particulièrement le cas de la charismatique Aïcha Mohamed Robleh, femme des lettres et dramaturge, ardente militante de l’émancipation de la Femme djiboutienne, qui a fait de la cause féminine son cheval de bataille, avant même sa nomination au poste de ministre de la promotion de la Femme, à travers ses pièces théâtrales, et plus récemment son film intitulé

« Pour Une Vie Sans Lame », qui a eu le mérite de susciter une réelle prise de conscience de l’horreur de ce mal irraisonné qui cause plus de mal qu’il n’en résout.

Par ailleurs, les conséquences néfastes de l’excision sont mises à nu : Nombreuses sont les filles qui présentent des séquelles liées à cette chirurgie et qui souffrent des douleurs intenses lorsqu’elles urinent, pendant les règles menstruelles et lors des rapports sexuels. Nombreuses sont également les filles dont les organes tels que l’urètre ou la vessie ont été endommagés à cause des maladresses des praticiennes et qui souffrent des complications diverses quand elles ne sont pas condamnées à la stérilité.

Aujourd’hui, on peut être fier, à juste titre, que grâce au combat engagé conjointement par le gouvernement djiboutien, la société civile et les partenaires de développement, un pas de géant est réalisé dans l’évolution des mentalités vis-à-vis des MGF, du moins dans la capitale.

L’histoire de Kamil, un père cultivé qui malgré sa volonté, n’a pas pu sauver ses trois filles de cette chirurgie, à cause des machinations de son épouse, est bien révélatrice de cette évolution des mentalités. En effet, en 1991, quand ce dernier voulut s’opposer à l’excision de sa première fille, à Randa, un petit village où il passait ses vacances d’été avec sa famille, celle-ci l’avait menacé de l’accuser d’être un mécréant et de blasphémer contre la religion musulmane. L’opposition à l’excision étant à cette époque un tabou, Kamil finit par se résigner à ce que sa fillette subisse l’épreuve de la lame.

Toutefois, en vue de lui épargner les douleurs et le traumatisme,  il se rendit au seul centre de santé de la localité, dirigé par une sœur de la mission catholique française, pour obtenir un produit anesthésique. Mais fervente opposante à l’excision, la dame lui manifesta un refus catégorique sous peine, dit-elle, de passer pour complice de cet acte barbare qui constitue une violation des droits humains. « Amputer une femme de son clitoris, c’est pareille que d’amputer un être humain de l’un de ses membres du corps, tels que le pied ou la main, puisque celui-ci assume une fonctionessentielle, à savoir l’acte sexuel», lui avoua-t-elle. « Ce qui est différent de la circoncision masculine où l’amputation ne porte que sur la peau et non sur l’organe génital masculin lui-même », fustigea enfin la religieuse.

La deuxième fille de Kamil fut excisée, à son insu, dès sa naissance, à l’hôpital même, par la matrone. Ce dernier n’en fut informé que bien plus tard. Enfin, dans l’optique de sauver sa troisième fille, Kamil, supplia son épouse de l’épargner de cette pratique et la menaça de la répudier dans le cas contraire. Celle-ci respecta ses engagements jusqu’au jour où, sa belle sœur la conjura de profiter de l’absence de son époux, en mission à l’étranger, pour purifier sa fille, alors âgée de 9 ans. Ce qui fut fait. Harcelée par sa mère et sa tante, la fillette n’osa pas souffler un mot des souffrances qu’on lui a causées.

Pourtant, Kamil a surpris un jour sa femme en train de désinfecter la plaie de sa fille dans la chambre à coucher. Mais celle-ci parvint à détourner son attention, en lui expliquant qu’un bouton bénin est apparu au niveau de son appareil génital. Un beau jour, en rentrant à la maison, Kamil lança par hasard à son épouse: « Pourquoi as-tu fait ça ? ».  La pauvre femme, dévorée par un sentiment de culpabilité, croit que celui-ci a appris la nouvelle et lui révéla tout, d’une voix tremblante. Kamil demeura sans voix. Ecœuré, ne voulant conduire sa sœur et sa propre femme en prison, il opta pour le divorce, comme convenu. Malgré l’intercession des voisins et des membres de sa famille, il demeura inflexible avant de renoncer finalement à son projet, dans l’intérêt de ses enfants.

Aujourd’hui, les filles de Kamil souffrent toutes de diverses séquelles liées à cette intervention chirurgicale. Sa femme, comme tant d’autres mères, vit dans le regret d’avoir causé des tels préjudices à ses propres enfants et jure, certes trop tard, de ne plus jamais commettre ça sur ses autres enfants.

Hamadou Ali Mohamed 

 

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